Comment je suis devenu l'éditeur de Marilyn

Article publié le 1er octobre 2010
par Nicolas Ungemuth 
en ligne sur lefigaro.fr

bernardcomment
Bernard Comment copilote l'édition mondiale du livre,
qui sort d'abord en France. 
Crédits photo : Hermance TRIAY/Opale
 

Incroyable : c'est un éditeur français, Bernard Comment, qui est le maître d'oeuvre de la publication mondiale de Fragments. II nous raconte le making of de ce livre vraiment pas comme les autres.

Un jour d'octobre 2008, Lou Reed se trouvait à Paris pour la sortie d'un recueil des textes de ses chansons que je publiais dans ma collection, «Fiction &Cie». Le soir, il est invité à un dîner et annonce qu'il s'y rendra seulement si je peux l'accompagner. Lors de ce repas organisé pour les grands collectionneurs, l'avant-veille de la Fiac, je suis assis près de Stanley Buchthal, qui me dit: «Lou m'a indiqué que vous êtes éditeur. Depuis quelques mois, je m'occupe de la succession de Marilyn Monroe parce que je suis un ami de la famille Strasberg. Ils sont les ayants droit des affaires de Marilyn et ils ont découvert des papiers inédits d'elles, des poèmes, des notes.

Cela vous intéresserait de les voir?; j'aimerais connaître votre avis.» J'accepte immédiatement.

A New York, chez Anna Strasberg

Deux mois plus tard, je le retrouve à New York chez Anna Strasberg, la veuve et seconde femme de Lee Strasberg. J'arrive au rendez-vous avec vingt minutes de retard. Elle m'accueille en souriant : «Mon mari avait expliqué à Marilyn qu'il ne pourrait jamais travailler avec elle parce qu'elle ne savait pas être à l'heure. "Il m'est impossible d'être ponctuelle", lui avait-elle répondu. Lee lui avait alors lancé: "C'est simple: désormais, venez avec vingt minutes d'avance !"».

On me montre ce jour-là sept ou huit documents. Je n'ai pas le droit de les toucher ni le temps de les lire vraiment. Je repère qu'il y a des poèmes, des textes plus longs, des notes. Anna Strasberg me demande mon avis. Je pense qu'il y a peut-être matière à un livre, à condition de montrer les fac-similés, qui véhiculent l'émotion. Je lui dis surtout qu'il faut envisager un livre «littéraire» (ce que je sais faire), tout en ajoutant que je n'ai pas d'argent. Je précise aussi que si je travaille sur le projet, il faudra trouver dans le reste du monde des éditeurs ayant un profil similaire au mien - littéraire et sans grands moyens. Le visage d'Anna Strasberg s'illumine : «Cela fait des années que j'attends qu'on me tienne ce discours. Je ne suis pas là pour gagner de l'argent, je souhaite donner une belle image de ce trésor et le transmettre de la plus belle façon possible.»

Lors de notre deuxième rendez-vous, j'arrive avec vingt minutes d'avance et un bouquet de pivoines. Je demande au concierge de monter les fleurs en lui précisant que j'arriverai plus tard, et me présente pile à l'heure. «Comment saviez-vous que les pivoines étaient mes fleurs préférées?», me demande-t-elle. C'était juste de la chance...

Anna Strasberg venait de retrouver de nouveaux documents dans une boîte laissée par son mari. Cette fois, je peux en consulter un certain nombre et je prends la mesure du projet. Elle m'offre alors ce qu'il y a de plus précieux : sa confiance. Je ne peux pas donner de chiffres, mais nous avons signé le contrat pour une somme dérisoire. Si je le disais, personne ne le croirait !

Je commence donc à travailler et décide d'insérer des photos, mais quelques-unes seulement : il ne s'agit pas de faire un « beau livre ». Je passe des centaines d'heures à chercher des photos de Marilyn, prioritairement celles où elle tient un livre à la main, pour apporter une cohérence iconographique à l'ensemble. Anna Strasberg adore l'idée. La confiance est définitivement établie, et j'ai enfin le droit de scanner tous les documents. Je reviens à Paris avec un disque dur externe que je ne lâche pas durant tout le voyage !

C'est alors le début d'une grande aventure, presque solitaire, sur mon ordinateur. Il faut faire les transcriptions, les traductions, et organiser les documents par thématiques. A cause des clauses de confidentialité démentes imposées par les Américains, je ne peux travailler que chez moi : presque personne au Seuil n'est au courant. Je dois me familiariser avec un logiciel de mise en pages et j'envoie quelqu'un à New York photographier les documents : je veux que le livre restitue la matière du papier, les supports sur lesquelles Marilyn écrivait, les nuances de gris de son crayon, etc. Une fois la maquette bien avancée, je l'envoie à Anna Strasberg, qui me rappelle rapidement, très émue, pour me remercier. La fabrication technique du livre sera elle aussi très compliquée. Fragments ne se présente pas en quadrichromie, mais en cinq couleurs : il y a régulièrement un rouge pantone sur lequel il faut immédiatement mettre un vernis.

En janvier 2010, Anna Strasberg me charge de trouver les autres éditeurs pour le reste du monde. Sans passer par un agent, ce qui est très rare, sans mise aux enchères et dans le même esprit qui a prévalu à l'édition française. J'en sélectionne plusieurs à qui nous demandons des lettres de motivation : c'était leur image, leur prestige littéraire et leurs intentions qui nous importaient avant tout. D'ailleurs, ce ne sont pas ceux qui proposaient le plus qui l'ont emporté !

Le livre sort dans les prochains jours presque simultanément dans dix pays. D'autres suivront en 2011. Hormis aux Etats-Unis, ce sont les éditions du Seuil qui impriment l'ouvrage, afin qu'il ressemble le plus possible à la version française.

C'est ainsi que ce projet fou a abouti. Je crois que nous avons réussi à retransmettre l'émotion des textes de Marilyn. C'était fondamental pour Anna Strasberg comme pour moi.

Inutile de dire que depuis, j'ai longuement remercié Lou Reed...