Bernard Comment, le Suisse qui révèle l’autre Marilyn

Article publié le 5 octobre 2010
par Mattthieu Van Berchem
en ligne sur swissinfo.ch

Le Jurassien, éditeur au Seuil, publie «Fragments» de Marilyn Monroe. Où l’on découvre une star qui s’ausculte sans complaisance. Sortie simultanée dans une dizaine de pays, le 7 octobre. Interview de Bernard Comment.

mmreading«Marilyn n'a pas changé ma vie. Mais je reconnais que je lui ai consacré beaucoup de soirées et de nuits blanches.» Bernard Comment, directeur de la collection «Fiction & Cie» aux éditions du Seuil, vit des heures trépidantes. Chaque rentrée littéraire est synonyme de forte adrénaline pour un éditeur parisien, mais celle-ci fait exploser tous les tensiomètres: le 7 octobre paraît, un peu partout en Europe, Fragments, des textes de Marilyn Monroe rassemblés et publiés par le Jurassien.

On connaissait de la star américaine ses poses émoustillantes, sa petite voix sensuelle, ses amours avec les grands de ce monde, sa fragilité, sa mort enfin. Pas ses écrits. De 1943 à 1962, année de son décès, l'actrice noircit des cahiers, des bouts de papier et des lettres. L'actrice y jette un regard sans complaisance sur elle-même et sur son monde. «C'est quelque chose d'une grande pureté», note Bernard Comment.

swissinfo.ch: Racontez-nous vos derniers séjours aux États-Unis et en Angleterre, entièrement consacrés à la publication du livre.

Bernard Comment: L'ouvrage est encore sous embargo. Mais les quelques personnes qui l'ont lu sont absolument enthousiastes. L'hebdomadaire américain Vanity Fair publiera les bonnes feuilles dans sa prochaine édition. Au départ, le directeur du magazine ne pensait pas faire la couverture sur Marilyn : il lui avait déjà consacré la «une» il y a deux ans. Mais après lecture du texte, il s'est ravisé. Le Spiegel en Allemagne, El Pais en Espagne, Le Nouvel Observateur en France consacrent au livre des dizaines de pages. Tout cela me prend beaucoup de temps. C'est moi qui ai choisi les éditeurs étrangers. Pour tous ces pays et à l'exception des États-Unis, ce sont les éditions du Seuil qui impriment l'ouvrage.

swissinfo.ch: Pouvez-vous décrire la genèse de ce livre ? Comment se fait-il qu'Anna Strasberg - la veuve de l’acteur Lee Strasberg - qui gère actuellement l'héritage de Marilyn, vous ait confié à vous, Suisse vivant en France, la publication de ces écrits ?

bernardcommentB.C.: Tout commence par hasard: la rencontre à Paris avec un ami de la famille Strasberg, qui me parle de ces textes inédits de Marilyn. Je me suis rendu illico chez Anna Strasberg, à New York. A vrai dire, sans grandes illusions. D'abord, je me méfiais un peu de la qualité intrinsèque de ces écrits. Ensuite, je n'avais pas beaucoup d'argent à lui proposer. Paradoxalement, c'est ce qui a plu à Mme Strasberg. Son raisonnement n'était pas commercial, mais littéraire. D'ailleurs, jamais nous n'avons parlé argent avec elle, jamais. Et si je révélais le montant du contrat, personne ne me croirait.

swissinfo.ch: Sur quel support Marilyn écrivait-elle ?

B.C.: Sur des carnets, dont elle ne remplissait généralement que les premières pages. Sur du papier à entête de grands hôtels, comme le Waldorf, ou de la résidence où elle a séjourné avec Arthur Miller. Et quelques lettres.

swissinfo.ch: Qu'est-ce qui vous impressionne le plus quand vous découvrez ces textes ?


B.C.: C'est la façon de Marilyn d'explorer ses propos gouffres. C'est souvent vertigineux, et toujours touchant. Elle est très généreuse, se donne sans limite. Ce qui me frappe aussi, c'est la fulgurance poétique de certains textes, dans un style jamais affecté. On sait qu'elle avait fait lire ses écrits à des proches, notamment à l'écrivain Norman Rosten. Mais le tout n’était pas destiné à la publication. C'est intime, mais toujours très pudique. Je n'ai jamais ressenti la moindre gêne en la lisant. Sachez qu'il n'y a aucune révélation sur sa vie sexuelle, ou sur les Kennedy.

swissinfo.ch: Avez-vous suscité des jalousies, notamment aux Etats-Unis ?

B.C.: Peut-être. Mes collègues américains ne cachaient pas leur étonnement. Certains un peu exaspérés de ne pas avoir mis la main eux-mêmes sur ces documents. Avant moi, d'autres éditeurs avaient approché Anna Strasberg, de gros chèques dans les poches. Mais Mme Strasberg se méfiait de leur côté prédateur. Elle voulait un livre qui place Marilyn en position d'auteur, sans photo d'elle en bikini.

swissinfo.ch: Le fait d'être suisse vous a-t-il aidé dans cette histoire ? Je pense par exemple à l'intérêt, bien jurassien, pour les aventures lointaines ?

B.C.: Qui sait ? Ce qui est sûr, c’est qu’il fallait éviter à tout prix toute arrogance, et ne pas bouder son enthousiasme.