Marilyn et le papillon

Article publié le 25/10/2010
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Il est parfois infranchissable, le gouffre qui sépare un être solaire de ceux qui le regardent, et il faudrait des milliers de mots pour raconter l'étendue de l'effarement : parler de cette béance, de l'incompréhension, parler encore de l'ambiguïté, de l'insondable mystère d'entre les gens, dire que l'on est dissemblable de l'image qui s'imprime sur les rétines avides et voyeuses. L'étrange avec ces Fragments qui viennent d'être publiés, c'est qu'ils surgissent quarante-huit ans après un troublant suicide. Les milliers de mots qui nous manquaient afin de savoir qui fut, au plus intime, Marilyn Monroe, née Norma Jeane Baker, s'étalent là comme un livre des aveux et des secrets, une analyse révélée, ils parlent du vide sidéral qui régna entre les nombreuses biographies qui nous furent proposées et une réalité têtue, restée muette jusqu'à ce jour.

Très tôt, la jeune femme fut la proie des photographes, qui voyaient en elle une jolie fille à la moue pulpeuse, au corps voluptueux qui séduisit tant les pellicules argentiques. Surexposées, la solitude et la souffrance se sont emparées de Marilyn. Comme un dysfonctionnement entre réalité et irréalité, elle vit son corps propulsé à la lumière alors que stagnaient cette autre partie d'elle régnant dans l'obscurité de son coeur, une autre vie faite de peur, d'angoisses, d'aspiration à la folie, un trouble ontologique qui la faisait être deux alors qu'elle ne désirait qu'une chose : comprendre. Comprendre le fantasme qu'elle incarnait, le mythe de chair qu'elle représentait, désirant plus que tout voir se mêler aux regards des autres ses songes, ses détresses, ses cris, ses larmes. Dédoublée, elle vit avec horreur sa personne exposée au vu et au su de tous alors qu'inexorablement un "exil intérieur" la faisait s'éloigner du monde. "A l'aide à l'aide/Je sens la vie qui se rapproche alors que tout ce que je veux c'est mourir."

Elle sut très vite qu'on ne voyait en elle qu'une silhouette : "J'en ai assez d'être pour les gens la fille bien roulée", que lorsque sur une photo on la voyait lire l'Ulysse de Joyce, chacun se gaussait et songeait à l'imposture, qu'il s'agissait d'une mise en scène afin que la ravissante idiote puisse passer pour une érudite. Bien sûr, pour les ayatollahs des lettres, il y a dans ces écrits des mièvreries et lieux communs, mais ce qui submerge plus que tout c'est l'instinct de mort qui rôde là, le goût du désastre, du néant.

Pourtant, quelle actrice fut autant photographiée qu'elle, un livre à la main, ou encore en compagnie d'écrivains comme Karen Blixen et Carson McCullers, ou alanguie dans les bras de Truman Capote, l'instant d'une valse ? Or aujourd'hui on se rend compte en lisant ses poèmes, ses lettres, ses écrits intimes qu'elle connaît la littérature, qu'elle est une pensée, qu'elle écrit à vue, sans règles, à la manière surréaliste, qu'elle analyse comme personne le monde et les hommes. Sa bibliothèque ne comptait-elle pas plus de quatre cents volumes, des classiques (Milton, Dostoïevski, Whitman) aux contemporains (Hemingway, Beckett, Kerouac...) ? Elle fait des fautes d'orthographe, et alors ? N'est-ce pas Proust - auteur qu'elle lisait sur le tournage de Nid d'amour en 1951 - qui eut cette étrange formule : "Toute faute d'orthographe est l'expression d'un désir." Et le désespéré désir de Marilyn était simple : que chacun ne se contente pas de l'apparence des choses mais fouille sous la peau jusqu'à l'os, là où ça crie. Ambivalente, on apprend qu'elle s'évertua à jouer, toute sa courte vie, un rôle : "Ma vie est peut-être plus équilibrée qu'elle n'aurait pu l'être si je n'avais eu cette capacité sociale à me montrer agréable ou charmante.""Je sais que je ne serai jamais heureuse, mais je peux être gaie ! Est-ce Milton qui a écrit : Les gens heureux ne sont jamais nés ?" Elle, qui n'a aucune illusion sur le bonheur :

Si, à ses débuts, sa fulgurante beauté fut sa plus grande alliée, celle-ci sera sa plus redoutable ennemie lorsque les sunlights d'Hollywood se seront emparés d'elle. Devenue sex-symbol, elle se sent happée par le regard des autres, étrangère à elle-même, dilapidée, elle s'éparpille et se disloque : "Je ne peux plus me rassembler." Comme un verre brisé, elle tente de recoller chaque morceau, mais le puzzle se complique : tantôt le besoin rassurant de séduction est vainqueur, tantôt c'est le repli sur soi qui l'emporte et, prisonnière de cette dualité mortifère, elle se brûle et verse des larmes, elle qui aimerait tant retrouver sa naïveté adolescente, ses émois d'alors, une innocence...

Emouvante Marilyn qui nous apparaît telle une coquille de noix flottant sur l'océan, ballottée par les courants, les vents, soumise aux orages et aux éclairs du grand large, elle est la chevrette de Monsieur Séguin qui résista toute une nuit dans un vain combat. Elle se débat, rêve d'être un pur esprit, sans enveloppe corporelle, désincarnée. Elle ne veut qu'être une femme et pas seulement un corps. Ses nombreux visages d'effroi qu'ont su saisir Cartier-Bresson, Elliott Erwitt, Bruce Davidson, l'équipe de Magnum, nous font songer à ceux qui, revenus des aurores blanches de la mort, se résignent à vivre dans un monde incrédule, hostile, incapable de lire dans ces yeux venus d'ailleurs que la partie, pour ceux-là, est désormais perdue.

Marilyn rêva d'être réincarnée en papillon. Ne serait-ce pas elle qui nous enchante à l'aube des étés, quand ces merveilleux paons de jour virevoltent dans l'azur, légers, libres, aux couleurs chatoyantes, qu'ils nous frôlent et nous donnent un désir fou de les tenir, une poignée de secondes, dans le creux de nos mains ?


Yves Simon a reçu le prix Médicis pour La Dérive des sentiments et le Grand Prix Chanson de l'Académie française pour son œuvre discographique. Dernier livre : Jack London, le Vagabond magnifique (Mengès, 2007). Dernier CD : Rumeurs
(Barclay/Universal, 2007)

Yves Simon, écrivain