20 juillet 2012

Le Nouvel Observateur 19/07/2012

lenouvelobs_19juillet_num2489Le magazine français Le Nouvel Observateur n°2489, paru le 19 juillet 2012 consacre un article à Marilyn Monroe (chapitre 2, par François Forestier).
 prix: 3,50  


 Chapitre 2: Si sexy, si drôle
Par François Forestier
en ligne
sur nouvelobs.com 

lenouvelobs_19juillet_pic 

Avec « Les hommes préfèrent les blondes » de Howard Hawks (1953), Marilyn Monroe fixe à jamais son image de blonde évaporée et craquante.

Marilyn est en retard. Maquillée, vêtue d'une robe fuchsia, gantée de magenta, décorée de bracelets en diamants et d'un impressionnant collier truffé de pierres précieuses, elle reste dans sa loge, le souffle court. Le metteur en scène, Howard Hawks, l'attend. La co-vedette, Jane Russell, l'attend. Le chorégraphe, Jack Cole, l'attend. L'équipe entière attend, dans un décor de bonbonnière géante. Tout est rose, même les joues des boys en jaquette. La production est paralysée. Marilyn aussi. La vérité est simple : toutes les nuits, elle répète les répliques avec son coach, l'omniprésente Natasha Lytess, puis prend des pilules pour dormir. Le matin, elle avale des cachets pour se réveiller puis elle répète les chorégraphies minimales qu'elle doit exécuter plus tard.

Marilyn est fatiguée, et terrifiée par la caméra. Dans « Les hommes préfèrent les blondes », elle sait qu'elle n'a pas droit à un seul faux pas, à une seule note tremblée. C'est le film qui fixera à jamais son image, celle de la blonde évaporée, naïve et roublarde, chasseuse de diamants, spirituelle et vive. Une version live de Betty Boop, donc. Finalement, elle prend une gélule jaune, sort de sa loge, évite de trébucher sur les câbles qui jonchent le studio, et arrive sur le plateau, à peine une demi-heure après l'heure requise. Agacé, mais retenu, Hawks crie : « En place ! » Dix minutes passent. On tourne.

C'est un livre drôle et nerveux. « Les hommes préfèrent les blondes » est né dans les années 1920 dans le Santa Fe Chief, le train qui mène les stars de Hollywood à New York. Anita Loos, scénariste en vogue et personnalité spirituelle, remarque que Douglas Fairbanks, son valet, son secrétaire et leurs amis se précipitent pour descendre la valise d'une bimbo qui n'a rien demandé. Or Anita Loos est petite, et personne ne lui donne un coup de main. « De toute évidence, il y avait une différence entre elle et moi. Mais qu'était-elle, cette différence ? Elle était blonde platinée et moi, j'étais une brunette. » Le roman, savoureux, sera adapté au théâtre en 1926, au cinéma en 1928 (ce film est perdu aujourd'hui), et exhumé un quart de siècle plus tard par Hawks, le réalisateur aristocratique de « Scarface ».

Alors que Darryl Zanuck, le patron électrique de la 20th Century Fox, s'interroge sur la popularité de Marilyn - qui est adorée du public, mais peu rentable au cinéma - et note que ses films n'attirent pas les foules, Hawks lui dit : « Darryl, tu te trompes. Tu essaies de lui faire jouer des rôles réalistes. Or elle n'est pas réaliste. C'est un personnage de dessin animé. » La suite est simple : « Faisons une nouvelle version des « Hommes préfèrent les blondes » ! » Marilyn accepte. Le titre lui plaît. Elle ne sait pas qu'Anita Loos a écrit une suite, intitulée « … Mais ils épousent les brunettes ».

Justement, il est question de mariage. Depuis quelques mois, Marilyn sort avec une mégastar, le plus grand joueur de base-ball des Etats-Unis, Joe DiMaggio. Grand, gracieux, divin sur un stade, DiMaggio est un homme silencieux, bougon, avec de grandes dents de lapin, peu amène dans le civil. Sa carrière est terminée, mais son aura persiste. Partout, il est reçu comme un empereur. Même Kopa ou Zidane ne connaîtront jamais pareille adulation. Au Japon, il est révéré. A New York, personne n'a le droit de s'approcher de sa table quand il est au restaurant. Il ne paie rien - il est avare - et traîne une sorte de mélancolie distante avec ses potes, avec lesquels il ne parle que de sport.

Marilyn et DiMaggio ? Un couple détonant. Partout où ils passent, les foules s'amassent. La célébrité de l'un démultiplie la notoriété de l'autre. Ils sont stars au carré. L'ennui, c'est que DiMaggio est jaloux comme un tigre. Il sait que Marilyn a eu des amants à la pelle, qu'elle est capable de faire une faveur au livreur de pizza, de coucher avec le plombier, de visiter Zanuck dans son bureau ou, simplement, de faire plaisir au premier venu, par gentillesse. Ce mélange de naïveté et de sensualité l'agace : il décèle chez cette fille une forme de manipulation, ce que Mankiewicz a nommé « un masque d'innocence », mais il est décidé. Ils vont se marier, elle fera la cuisine, ils auront des petits DiMaggio, elle abandonnera le cinéma et toute cette pourriture, et ils vivront heureux en regardant les matchs à la télé. « Le show-biz, c'est pas fait pour une fille comme toi », répète-t-il à sa fiancée. Il se trompe lourdement, le niais. Elle n'est pas faite pour lui, voilà tout.

Le tournage a lieu fin 1952. Ni Marilyn ni Jane Russell ne savent chanter ni danser. De mai à novembre, elles ont travaillé dur, apprenant les pas, s'accordant au rythme, cherchant l'accord. La brune aux seins comme des obus a essayé de convertir sa nouvelle amie à la religion des Christian Scientists. La blonde atomique a répondu en donnant un ouvrage de Freud à Jane. Elles en sont restées là. La vraie différence est évidente sur le plateau : Jane Russell bouge comme un veau marin ; Marilyn possède la grâce. A peine a-t-elle commencé à jouer les premières scènes que l'évidence s'est imposée : autant Jane Russell est facile, autant Marilyn est pénible, car sa répétitrice, Natasha Lytess, surveille chaque seconde. Quand l'actrice entend : « Coupez ! », elle se tourne d'abord vers Natasha, pour voir si elle a son assentiment. L'autorité du metteur en scène est minée. Howard Hawks n'est pas homme à se laisser déposséder. Il vire la fâcheuse. Marilyn perd sa béquille, elle redouble d'anxiété. Joe DiMaggio vient rendre visite à sa fiancée sur le plateau, reste quelques minutes, observe les regards - libidineux, selon lui - des hommes présents, et s'en va, fâché.

Une semaine plus tard, Marilyn reçoit une très mauvaise nouvelle : Gladys, sa mère, qui habite en Floride, a disparu. Puis elle réapparaît à Los Angeles, folle à lier. Le pire cauchemar de Marilyn revient à la surface. Elle a peur de finir dingue. Après tout, son arrière-grand-mère s'est pendue, sa grand-mère est morte dans une camisole de force, son grand-père a été rongé par une syphilis stade tertiaire, sa mère a essayé de tuer Marilyn bébé plusieurs fois. Et Gladys a tenté de se suicider en avalant ses draps. Marilyn se souvient d'une femme qu'elle n'a jamais vu sourire, qui n'a pas eu un geste de tendresse, et qui l'a abandonnée chez des inconnus. Pendant le tournage des « Hommes préfèrent les blondes », Marilyn cherche de l'argent pour faire interner sa mère. Howard Hawks lui en prête. Mais la folie rôde. Les pilules, voilà la solution.

Un nouvel imprésario vient visiter Marilyn : Charlie Feldman. Il ressemble au loup de Tex Avery Suave, petite moustache, sympathique, bronzé, il aime les filles, les invite dans sa maison transformée en musée (il a des Manet, des Renoir, des Picasso, même deux Van Gogh), et préfère les beautés un peu cassées. Sa dernière fiancée, Capucine, se jettera par la fenêtre, persuadée d'être la réincarnation d'un chevalier des croisades. Marilyn est faite pour lui. D'ailleurs, elle fréquente beaucoup les fêtes, chez Feldman. C'est là qu'elle a couché avec Elia Kazan, dans l'une des chambres du fond, il y a quelques années. Feldman fait la cour à Marilyn, qui n'a signé avec lui aucun contrat. Elle promet, mais doit faire des essais pour une robe. Feldman s'en va. Marilyn n'honorera jamais sa promesse, c'est dans sa nature, cette esquive perpétuelle. La robe est en lamé or fin, très fin. C'est comme si on avait coulé de la peinture sur le corps.

D'ailleurs, Marilyn précise aux journalistes présents qu'elle ne porte pas de dessous, ni soutien-gorge ni culotte. Simplement pour cette robe ? « Non. Je n'en porte jamais. » La température monte d'un cran. Puis, la journée de travail terminée, Marilyn se rend à un cocktail organisé par le magazine « Photo-play ». Les invités (hommes) ont les yeux comme des projecteurs de défense antiaérienne. Les femmes ont la haine. Joan Crawford, 48 ans, regarde cette rivale de 24 ans, et déclare : « Les actrices, en général, sont des ladies. Celle-ci ne mérite qu'un haussement d'épaules. » Crawford appelle à un boycott des femmes dans tout le pays. Elle a simplement oublié : vingt ans plus tôt, elle a joué dans des films pornos. Maintenant, elle est devenue bégueule ? Un journaliste, ravi, note que l'arrière-train de Marilyn fait penser à « des chiots qui se battent sous un drap de soie ».

Le tournage s'achève. Le film précédent de Marilyn, « Niagara », est un succès. Mais, chacun le sent, « Les hommes préfèrent les blondes » va être un triomphe, et la chanson « Diamonds are a Girl's Best Friends » va casser la baraque. Charlie Feldman n'en croit pas ses yeux, Zanuck non plus. Sur l'écran, Marilyn est drôle, elle a un timing comique inné, elle est sexy, elle est vulnérable, elle est parfaite. Feldman téléphone à Marilyn, en pleine nuit. Celle-ci se réveille, titubante. Elle est sous barbituriques, épuisée. Feldman sait qu'elle vacille. Il s'inquiète. Une autre de ses clientes, Vivien Leigh, l'épouse sublime de Laurence Olivier, vient d'être internée après avoir arraché ses vêtements dans un avion, récité en boucle les répliques d'« Un tramway nommé désir », et tenté de se jeter dans le vide.

Feldman annonce qu'il va faire une grande fiesta pour la sortie du film, qui est une réussite totale, dit-il. Marilyn se recouche. Elle se prépare à tourner une nouvelle comédie, tirée d'un roman de Doris Lilly, une journaliste à la plume vive et drôle (injustement oubliée aujourd'hui) : « Comment épouser un millionnaire ». Elle y reprendra son rôle de blonde évaporée, de Betty Boop allumeuse mâtinée de Bécassine. Le personnage, désormais, est parfaitement au point. Mais Marilyn se sent prisonnière d'une image dégradante : elle voudrait jouer des rôles tragiques, la reine Christine ou Anna Karénine. Bref, être prise au sérieux. De plus, avec Joe DiMaggio, elle s'ennuie. Il a beau avoir la réputation d'avoir un outil de la taille de sa batte de base-ball, il est aussi gai qu'un bras de fauteuil sous la pluie. Il se lève de son lit, puis parcourt les bandes dessinées du journal, boit une bière, et reste silencieux pendant des heures en mangeant des cacahuètes.

Quand sort le film, c'est immédiatement un triomphe. La critique adore. Le public aussi. Marilyn, en quelques jours, devient une superstar. Zanuck est ravi. Il aligne immédiatement deux nouveaux scénarios pour sa vedette : « Rivière sans retour », « La Diablesse en collant rose ». Mais Marilyn veut qu'on augmente ses cachets. Elle exige un droit de regard sur ses scénarios. Et sur le choix des metteurs en scène. Notamment, elle aimerait tourner avec George Cukor, homosexuel raffiné et réalisateur stylé. Pas question, répond Zanuck, qui envoie un homme de main discuter. Celui-ci est reçu par Joe DiMaggio, qui fronce les sourcils et évoque la possibilité d'un sérieux coup de pied au cul. L'envoyé de Zanuck revient, penaud. Les ennuis commencent. On ne défie pas impunément le plus grand studio de Hollywood.

Marilyn va bientôt imprimer ses mains dans le ciment devant le Chinese Theatre, et épouser son joueur de base-ball. Jane Russell se souviendra de leur collaboration avec un peu d'étonnement : « Marilyn avait tellement, tellement envie de devenir une star que c'en était douloureux. » Dévorée par l'ambition, l'esprit mangé par la folie, l'âme corrodée par la peur, Marilyn va se rendre à la party de Charlie Feldman, où elle arrivera très, très en retard. Là, un homme bronzé va lui glisser son numéro de téléphone. Il est marié, mais peu importe : sa femme est l'épouse la plus trompée des Etats-Unis. Il est beau, il est sénateur, il est riche. Il se nomme John Fitzgerald Kennedy. L'orchestre joue une chanson de Sinatra, « I Only Have Eyes for You ».


Les sanglots de Marilyn
le 22/07/2012
Par Bernard Comment
en ligne
sur cinema.nouvelobs.com

lenouvelobscomment 

Chaque semaine, l'éditeur des écrits et dessins de la star mandaté par la famille Strasberg - nous ofre un document rare. Aujourd'hui, un long texte-poème rimbaldien…

Les textes écrits par Marilyn Monroe sur des rectos et des versos de feuilles de papier (ici le papier à en-tête d'un palace new-yorkais) posent la question de l'enchaînement des fragments qui les composent, et du sens qu'il faut attribuer aux fèches qui les jalonnent. Le travail de transcription et d'agencement des documents qui forment le livre « Fragments » (Seuil, 2010) a souvent été ardu, il supposait beaucoup de patience, de longues recherches, un peu d'intuition, ou de la chance, et parfois une illumination (comme quand j'ai fnalement compris que ce que je lisais comme « stairs of stairs », littéralement « escaliers d'escaliers », était en fait une faute d'orthographe et signifiait « stares&stares », « regarde et regarde »).

Lorsque nous avons organisé une soirée de lecture par Anna Mouglalis pour le lancement du livre, au Théâtre de la Madeleine, à Paris, la comédienne m'a livré une interprétation différente de la consécution logique du présent texte, et après mûre réfexion, je lui donne tout à fait raison. Contrairement à ce qui est imprimé dans l'édition grand format, je pense en effet avec elle que les premières lignes en haut à gauche, « Sad sweet trees-/ Iwishforyou-rest /but you must be wakeful », suivent la direction de la flèche placée au-dessus, et se rattachent en fait au bas du verso, ce qui entraîne une modifcation de la traduction (la correction a été faite pour l'édition de poche, qui vient de paraître en Points).

C'est ainsi aux « arbres tristes et doux » que s'adressent les dernières lignes, pour évoquer leur soufrance et leur solitude quand ils ont perdu la couverture de leurs feuilles. Mais cette vision mélancolique des arbres nus est aussitôt contrebalancée par l'idée du nouveau qui s'agite déjà dans leurs membres, et qui s'épanouira au printemps. La mort, la vie. La déréliction, la joie. Les bruits et Klaxon de la ville, le feuve silencieux. Le calme revenu dans les rues, mais un grondement au loin, celui de choses inconnues qui inspirent la peur et pire, la terreur. Dans la plupart des textes de Marilyn, on retrouve ce mouvement de balancier. Il a souvent été dit d'elle qu'elle était bipolaire. Le rythme de son écriture procède de cette bipolarité, mais il serait hâtif et abusif d'y voir simplement un symptôme : c'est aussi et avant tout un des grands moteurs de la poésie.

Lorsqu'elle s'installe à New York, en 1955, la star loge d'abord au Gladstone Hotel (52e Rue et Lexington Avenue), de janvier à avril, puis au prestigieux Waldorf-Astoria jusqu'à la fin de la même année. Elle y occupait un appartement de trois pièces au 27e étage, du côté de Lexington Avenue, et y avait probablement une vue sur East River, pas très loin. Ensuite, elle se rapprochera sensiblement du fleuve en allant s'établir à Sutton Place, dans un appartement de son associé de l'époque, le photographe Milton Greene, avec qui elle avait fondé une société de production cinématographique et qu'elle congédiera deux ans plus tard, pour soupçons d'incorrections et sans doute sur la pression d'Arthur Miller, devenu son mari en juin 1956.

C'est sur le papier à en-tête du Waldorf-Astoria que Marilyn a écrit, et griffonné parfois, certains de ses plus beaux textes, comme celui-ci, qui saute du présent à un passé très récent (la veille), des rues au fleuve, du chaud au froid, et qui ressemble parfois à une « Illumination » de Rimbaud, dans ses effets de juxtaposition et de contraste. Marilyn Monroe n'a jamais prétendu être écrivain, ou poète, mais elle avait une intense relation au monde, au temps, qui l'ouvrait à la fulgurance poétique.

« C'était quoi maintenant »

[Hôtel Waldorf-Astoria, New York]

C'était quoi maintenant - il y a un instant - qui était important et maintenant a fui - comme le mouvement rapide d'un instant passé - peut-être que je m'en souviendrai parce que ça faisait comme si ça allait devenir mien. Tant et tant de lumières dans les ténèbres transformant les immeubles en squelettes et la vie dans les rues.

A quoi pensais-je hier dans les rues ? ça semble si loin, si ancien et la lune si pleine et sombre. C'est mieux qu'on m'ait dit quand j'étais enfant ce qu'elle était sinon je ne pourrais pas la comprendre maintenant.

Bruits d'impatience des chauffeurs de taxi toujours conduisant qui ils doivent conduire - rues chaudes, poussiéreuses, verglacées pour pouvoir manger et peut-être épargner pour les vacances, pendant lesquelles ils conduisent leurs femmes à travers tout le pays pour visiter leurs familles à elles. Ensuite le feuve - la partie faite de pepsi cola - le parc - dieu soit loué pour le parc. Mais je ne cherche pas à voir ces choses je cherche mon amant. C'est bien qu'on m'ait dit ce qu'était la lune quand j'étais enfant. Le feuve silencieux s'agite et remue dès que quelque chose passe dessus, le vent, la pluie, les gros bateaux. J'adore le feuve - jamais affecté par quoi que ce soit.

C'est calme maintenant et le silence est seul exceptés le grondement de tonnerre des choses inconnues et au loin des coups de tambour très présents, et sauf des cris perçants et le murmure des choses, et les bruits aigus et soudain étouffés en gémissements au-delà de la tristesse- terreur au-delà de la peur. Le cri des choses, vague et trop jeune pour être encore connu.

Les sanglots de la vie même. Arbres tristes et doux - je vous souhaite - le repos mais vous devez rester sur vos gardes.

Vous devez souffrir - de la perte de votre or sombre quand votre couverture de feuilles déjà mortes vous quitte Forts et nus vous devez être - vivants quand vous regardez la mort droit devant penchés sous le vent Et portez la souffrance et la joie du nouveau dans vos membres. Solitude - soyez calmes.

(Traduit par Tiphaine Samoyault)


13 juillet 2012

Le Nouvel Observateur 12/07/2012

lenouvelobs_12juillet_num2488Le magazine français Le Nouvel Observateur n°2488, paru le 12 juillet 2012 consacre un article de 5 pages à Marilyn Monroe (chapitre 1, par François Forestier).
 prix: 3,50  

lenouvelobs_12juillet_num2488_som 
lenouvelobs_12juillet_num2488_p1 lenouvelobs_12juillet_num2488_p2 
lenouvelobs_12juillet_num2488_p3 lenouvelobs_12juillet_num2488_p4 lenouvelobs_12juillet_num2488_p5


Chapitre 1 : Une bimbo nommée désir 
Par François Forestier
en ligne
sur nouvelobs.com

lenouvelobs_12juillet_pic 

Avec « Quand la ville dort », de John Huston (1950), Marilyn Monroe, dont on célèbre le 50e anniversaire de la mort, faisait ses vrais débuts au cinéma…

Marilyn, lovée sur un canapé, se déplie, se déploie, se lève, s'étire voluptueusement et s'avance, dans un clair-obscur suggestif. Féline et innocente, gamine et dangereuse, elle demande : « C'est quoi, l'idée, de me regarder comme ça, oncle Lon ? » L'idée ? Elle est évidente sur le visage du bon tonton, nettement plus âgé que sa pensionnaire. Il l'embrasse, lui souhaite bonne nuit, et elle s'en va, ondulante, ravie et lasse d'être une fille entretenue. Elle sort du salon, du cadre, et, bientôt, de la vie de l'oncle Lon. Elle entre dans la légende. La scène dure soixante-quinze secondes.

Dans « Quand la ville dort », justement, personne ne dort. Les truands complotent, la police patauge, la cité bouillonne, les filles allument les clients et Marilyn danse devant un juke-box, tandis qu'un homme va mourir dans un pré en regardant un cheval bai. Le film est inoubliable. John Huston, le réalisateur, s'en souvenait avec malice, trente-quatre ans plus tard : « Je n'étais pas convaincu par Marilyn, au début… Elle me paraissait… trop… trop… » Evidemment : elle était venue pour le casting en robe décolletée, moulante, vêtue comme une houri, persuadée d'arracher le rôle par sa seule sensualité.

Las ! C'était mal connaître Huston, ex-boxeur, bagarreur, buveur, joueur, dur à cuire, tombeur, grande gueule, amateur de chevaux et de cigares. Les effets de hanches lui déplaisaient. Les vues plongeantes sur la « gorge de la vallée » le laissaient indifférent. Il aimait les Irlandaises, les filles avec du répondant, pas les vahinés. Il regarda la bimbo, et chercha ailleurs. L'un des financiers du studio, plus sensible au charme des blondes, le convainquit de prendre Marilyn, faute de quoi il ferait saisir les pur-sang de Huston, pour dettes impayées. Deux minutes plus tard, le cinéaste acceptait Marilyn. « Je ne l'ai pas regretté », disait-il, une tequila ananas à la main, dans sa maison de Mismaloya, non loin de Puerto Vallarta, au Mexique, en regardant la mer. « C'était une présence exceptionnelle… brillante sur l'écran. » Puis, en agitant les glaçons dans son verre : « Mais c'était une pauvre fille, oui, une pauvre fille. »

Pauvre fille, certes. Née dans une famille folle, élevée dans des foyers d'accueil, tripotée par des pères de substitution, violée par les mêmes, Norma Jeane Mortenson se souvenait d'une enfance passée à fuir les mains des hommes, et d'une photo de Clark Gable, son papa de rêve, son idole lointaine. Elle avait traversé une partie de la guerre à travailler dans une usine de parachutes, vêtue d'une salopette dont la seule qualité était d'« agir comme une cape rouge devant le taureau ». Traduisez : la salopette mettait le feu aux joues des ouvriers de l'usine Radioplane Munitions. Elle aurait pu mettre le feu aux poudres.

C'est Ben Lyon, l'acteur de « Hell's Angels », le film de Howard Hughes, qui la repéra, lui trouva un nom, et lui présenta le milliardaire cinglé. Celui-ci, passionné par le volume mammaire de ses protégées - il fut l'inventeur du soutien-gorge de Jane Russell, qui n'en avait nul besoin - prit la petite blonde en belle amitié. Puis l'oublia très vite. Pour trouver son indépendance, Marilyn, en chemin, s'était mariée. Avec simplicité, elle était devenue l'épouse du fils d'une voisine, Jim Dougherty, lequel ne tarda guère à partir en mer, pour se battre contre les Japonais. Seule - pas pour longtemps -, Marilyn passa des soirées à écouter les chansons de Frank Sinatra : « For Me and My Gal », « Black Magic », « Night and Day ». Son père avait pris la poudre d'escampette. Sa mère était internée, après de multiples tentatives de suicide. Norma Jeane ne savait rien faire, sinon créer le désir des hommes. Elle devint Marilyn, qui, elle, sut prendre la lumière comme personne.

Regardez les photos : cet éclat, cette peau, ce visage… Le malheur caché qu'on lit dans les yeux, le sourire mélancolique qui dit : « Aimez-moi », le nez mutin, le corps fabriqué pour le plaisir… Jamais, dans l'histoire du cinéma, il n'y eut ce mélange explosif, à haute combustion : l'innocence et la volupté, la promesse de la débauche et l'assurance de la pureté. Chaque homme, devant Marilyn, se sent obligé de la protéger. Chaque femme, face à elle, se sent contrainte de la dorloter. Quand Marilyn bat des cils, le coeur des durs s'agrandit. Quand elle se penche pour rattacher un bas, ce n'est plus le coeur qui est en extrasystole. Elle est un rêve d'érotisme, une promesse de douceur. Il y a de la magie chez cette femme, une sorte de rayonnement que seule la caméra capte. Dans la vie, elle est simplement jolie. A l'écran ou en photo, elle est sublime. Toute l'image est aspirée par elle, chaque pixel est contaminé par l'effet Marilyn. Elle éclipse ses partenaires, éteint la statue de la Liberté, mange la pellicule. Elle suscite le désir et la pitié, cocktail fissile. Marilyn, c'est la blonde atomique du cinéma.

L'année qui a précédé le tournage de « Quand la ville dort », elle a posé nue pour le photographe Tom Kelley accessoirement membre du jury de Miss Univers. Pour 50 dollars, elle a offert son corps, allongée de trois quarts, et fait rêver tous les camionneurs. Puis elle a joué dans un film mou des Marx Brothers, « La Pêche au trésor », titre qui décrit exactement l'ambition de sa vie. Ben Lyon, le recruteur de Howard Hughes, l'a envoyée rencontrer les patrons des studios : il lui a fait une lettre de recommandation. Un peu étonnée, Marilyn a vu les producers lire le petit mot, contourner le bureau, défaire leur braguette. Sans discuter, elle a joué un air de flûte enchantée, à chaque fois. Plus tard, on apprendra que la lettre était succinte : « Cette fille fait des pipes du tonnerre. » Abusée, comme d'habitude. Hollywood, a-t-elle compris, est une machine à broyer. Puis elle a été prise en main par un petit imprésario, Johnny Hyde. Celui-ci fut son ange gardien, son directeur de conscience, son gentil organisateur. Il était minuscule, marié, père de famille, et malade du coeur. De son vrai nom Ivan Haidabura, ce mini-Russe avait trente et un ans de plus qu'elle ; elle avait vingt centimètres de plus que lui.

Il lui fit refaire le nez, le menton, les seins, les dents et insista pour qu'elle lise Proust. Il voulut l'épouser. Elle refusa. Johnny Hyde lui obtint le rôle de Miss Caswell, une intrigante, dans « Eve », beau film de Mankiewicz. Le réalisateur utilisa Marilyn, ne vit en elle qu'une lorette écervelée, et, l'apercevant sur le plateau avec « Lettres à un jeune poète » de Rilke, il se borna à sourire, un peu apitoyé. Comme le dit avec une pointe de sarcasme George Sanders, l'acteur principal d'« Eve » : « En la présence de Marilyn, il était difficile de se concentrer. » Puis, plus tard, il constata qu'« elle n'était pas une solitaire. Elle était juste « seule" ». Mankiewicz la qualifia de « diplômée de l'école de théâtre de Copacabana », quelque chose comme « licenciée de l'université de Pigalle », disons. Ce n'était pas mal trouvé. Ses amis du cours de théâtre (le vrai) admiraient son port du blue-jean. Marilyn, en attendant des rôles plus consistants, s'installa chez sa répétitrice, Natasha Lytess, une grande asperge autoritaire. Elle vint, accompagnée de son chihuahua qui s'oubliait partout. Les visiteurs marchaient dans les merdes. Marilyn n'y voyait aucun inconvénient. On était à Hollywood.

Marilyn se mit en quête d'un rôle. Johnny Hyde vint à mourir, désolé de ne rien léguer à cette fille si gentille, si… tentante. Son coeur russe céda, c'était dans la logique des choses. Il lui avait dit : « Si je meurs, tiens-moi danstesbras, et je revivrai. » Elle le fit, une demi-heure durant. Mais Johnny Hyde était bien parti, il ne revint pas. Les témoins de cet enlacement avec un cadavre pensèrent que la fille était folle. La famille mit une interdiction absolue à la présence de Marilyn aux funérailles. Celle-ci s'acheta une petite robe noire, et avala des pilules roses, blanches, bleues. Natasha Lytess consola la jeune actrice 24 ans - et corrigea son articulation. « La moindre remarque, c'était comme un coup de couteau, pour elle. Elle avait l'impression qu'on lui faisait des reproches terribles. »

Marilyn passa dans des films sans importance, et fit une publicité pour Royal Triton Gasoline, la pompe à essence en main. Un acteur débutant, joli garçon, fils d'une fausse lady folle à lier - laquelle avait été inséminée par son docteur avec une cuillère à confiture - et d'un gentleman anglais qui s'était suicidé, écrasé par la harpie, la séduisit. Il se nommait Peter Lawford, il était courtois et drôle, un peu fade, mais tellement charmant ! Marilyn l'invita dans sa chambre, Lawford posa le pied dans une crotte de chien et tourna les talons. Il allait devenir le beau-frère de John Fitzgerald Kennedy, et servir de rabatteur au président des Etats-Unis. Pour Marilyn, ce fut un rôle grandiose : favorite du roi.

Un peu déboussolée au début des années 1950, Marilyn rencontra Pat De Cicco, avocat véreux, maquereau, ami de Howard Hughes et mafieux probable. Il la casa dans l'écurie de Joseph Schenck, producteur au visage sévère d'empereur romain, né en Russie, beau-frère de Buster Keaton. Schenck était en business avec les gangsters de Hollywood et avait été condamné à un an de prison pour avoir détourné de l'argent et soudoyé un syndicat. Président des Artistes Associés, il était véreux, oui, mais qui ne l'était pas ? Il intégra Marilyn dans son harem tarifé. Elle servait des boissons fraîches aux invités, leur tenait compagnie quand ils jouaient aux cartes, et les accompagnait dans leur lit. Elia Kazan, de passage, en profita, puis la plaignit. C'était bien dans sa manière de faux-cul.

Il partit tourner « Viva Zapata ! », son récit quasiment autobiographique. Kazan se voyait comme le personnage de la fin, entouré d'ennemis, incompris, tiré à vue - il ne tarda pas à se couler dans le rôle de victime hautaine, en se transformant en abjecte balance devant la Commission des Activités anti-américaines. En attendant, dès que sa femme fut partie du plateau, il fit venir Marilyn, son petit « dessert ». Elle resta au bord du Rio Grande quelques jours, coucha avec Marlon Brando, et repartit. Kazan travaillait alors sur un sujet noir, la corruption sur les quais. Son scénariste, Arthur Miller, remarqua Marilyn. Il écrivit plus tard : « Il émanait d'elle quelque chose comme de la douleur. » Sur le moment, il l'évita, redoutant sa « voracité infantile ». Elle illuminait, dit-il, « une vaste plaine de ténèbres ». Il allait l'épouser, bien plus tard.

« Quand la ville dort » sortit sur les écrans, et « Eve » aussi. La 20th Century Fox, dirigée par l'arrogant Darryl Zanuck, prit Marilyn sous contrat. Zanuck la testa dans son bureau. Juste avant, Marilyn tenta de voir celui qu'elle croyait être son vrai père, devenu fermier. Marié, père de famille, il refusa de la voir. Marilyn se mit à exister sous les projecteurs, redevenant Norma Jeane le soir. Belle le jour, souillon la nuit. Maquillée devant les photographes, malpropre chez elle. Actrice en attente d'un emploi, girl à vendre chez Joe Schenck. Trois ans après « Quand la ville dort », elle allait devenir star, et monter au firmament. Ce fut son bonheur et sa damnation. Marilyn, si belle, si fragile, si… Seule, absolument.


Marilyn : « Merci de m'aider à sauver ma vie »
le 16/07/2012
Par Bernard Comment
en ligne
sur cinema.nouvelobs.com 

lenouvelobs1

Chaque semaine, l'éditeur des écrits et dessins de la star - mandaté par la famille Strasberg - nous offre des documents rares. Aujourd'hui, un poème sur les ponts.

En janvier 2009, lorsque je me rends à New York pour le premier rendez-vous avec les ayants droit de Marilyn Monroe, je m'attends à des bureaux ultramodernes, dans un building de la Skyline. Au lieu de quoi je me retrouve dans un bel appartement ancien de l'Upper West Side, tapissé de livres, photos et affiches, avec une magnifique vue sur Central Park. C'est ici qu'a vécu Lee Strasberg, le mythique fondateur de l'Actors Studio, et Marilyn y passa de nombreuses nuits, à essayer d'écraser ses angoisses, comme des mégots, dans un verre de champagne ou d'eau. Je suis en retard de vingt minutes, le trafic pour venir de Greenwich Village, et un peu de désinvolture française sans doute. Stanley Buchthal, qui a fixé la rencontre, est furieux sous son masque aimable. Anna Strasberg, elle, m'accueille avec beaucoup de chaleur.

La conversation démarre et bientôt elle raconte une anecdote en me regardant droit dans les yeux : quand Marilyn avait demandé à Lee Strasberg de pouvoir travailler avec lui, en cours privés, il lui avait d'abord répondu négativement, sous le prétexte qu'elle était toujours en retard, et comme elle lui avouait son incapacité absolue à être à l'heure, il lui donna le simple conseil d'arriver… en avance. A bon entendeur.

Au deuxième rendez-vous, je suis donc arrivé vingt minutes trop tôt pour déposer en signe annonciateur un grand bouquet de pivoines - qui allaient se révéler être les fleurs préférées d'Anna Strasberg. La confiance était établie.

Lors de la rencontre initiale, je n'avais vu, rapidement, que quatre ou cinq documents, extraits de chemises en plastique contenues dans un épais classeur. Et le premier texte que j'ai eu sous les yeux, c'était le poème sur les ponts. A vrai dire, je me disais qu'on allait me montrer des écrits sans intérêt, ou sans autre intérêt que celui d'être de la main de Marilyn. Mais devant ce petit poème en prose, avec ses ratures, avec sa profondeur et son balancement, j'ai tout de suite eu la conviction qu'il s'agissait de tout autre chose, et que j'allais découvrir un véritable trésor : une exploration des gouffres, une tension extrême vers la vérité et la sincérité, un enregistrement « en direct » des secousses d'une âme.

Le pont est un thème important dans la littérature américaine, comme un emblème de la capacité à relier les deux rives d'un fleuve, ou peut-être, fantasmatiquement, les deux côtes d'un continent. Quelques uns sont mythiques, dont le Brooklyn Bridge, que Marilyn emprunta souvent dans les premiers temps de sa nouvelle vie à Manhattan, pour aller dans les hauteurs de Brooklyn où vivait notamment Norman Rosten, un poète talentueux devenu bien vite un ami proche et qui allait beaucoup l'encourager dans l'écriture (elle lui avait soumis quelques feuillets), et où elle allait ensuite développer son idylle avec Arthur Miller.

Il y a ici d'emblée une aspiration à la mort, au suicide, et la tentation d'aller sur un grand pont majestueux pour escalader le parapet et se jeter à l'eau. Mais précisément, la beauté du célèbre pont l'arrête dans son élan, et réflexion faite elle se rend compte que chaque pont est beau à sa façon, peut-être dans cette capacité de liaison et d'union qui toute sa vie fit tant défaut à Marilyn.

Peut-être est-ce l'effet de la découverte, de la primeur, mais ce texte a toujours eu ma préférence entre tous ceux écrits par Marilyn. Il esquisse en quelques lignes tout un drame intérieur, des mouvements contradictoires, l'appel de la mort et le triomphe de l'instinct vital. On y retrouve Marilyn Monroe telle qu'en elle-même, à la fois radieuse et désespérée, impulsive et réfléchie, doutant de soi jusqu'à l'anéantissement et habitée par un formidable appétit de vie.

Le poème de Marilyn :

« Oh comme j'aimerais être morte… »

Oh comme j'aimerais être morte - absolument non existante partie loin d'ici - de partout mais comment le ferais-je Il y a toujours des ponts - le pont de Brooklyn Mais j'aime ce pont (de là tout est si beau et l'air est si pur) lorsqu'on y marche cela semble paisible même avec toutes ces voitures qui vont comme des folles en dessous. Donc il faudrait que ce soit un autre pont un pont moche et sans vue sauf que j'aime chaque pont en particulier - il y a quelque chose en eux et d'ailleurs je n'ai jamais vu un pont moche

(traduction de Tiphaine Samoyault)