Tous les petits secrets de Certains l'aiment chaud

Article publié le 30 mars 2010,
sur lefigaro.fr

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Tony Curtis, qui consacre un livre à la comédie de Billy Wilder, dévoile les coulisses d'un tournage mouvementé avec Marilyn Monroe.

Trop élégant. Tony ­Curtis attend la page 56 pour nous dire qu'il a couché avec Marilyn. C'était avant. Avant quoi ? Le tournage de Certains l'aiment chaud, dont l'acteur dévoile les coulisses avec un mélange de malice, de franchise et de vivacité, dans le livre de souvenirs qu'il consacre au film. Ce ne fut pas une partie de plaisir. Coupable: Norma Jean Baker.

La star blonde platine s'était éloignée des projecteurs, avait vécu à New York, avait été envoûtée par les sortilèges de l'Actors Studio. Cela posait un problème au metteur en scène, à Billy Wilder:«Si elle veut vraiment étudier, c'est dans une école d'ingénieurs qu'elle devrait s'inscrire, pour apprendre à arriver à l'heure.» La star a pour habitude, quand elle se montre, d'avoir des heures de retard, de se mettre à dos toute l'équipe. Il n'est pas rare que les prises atteignent la soixantaine. Tony Curtis et Jack Lemmon, maquillés et grimpés sur talons hauts, sont au bord de la crise.

Pourtant, cette pagaille allait donner une des meilleures comédies de toute l'histoire. Au départ, personne n'y croyait. Deux musiciens contraints de se déguiser en femmes pour échapper à des gangsters:pour certains, le désastre était garanti. Le scénario n'était pas fini. La fameuse réplique finale ­(«Nobody's perfect») était là, faute de mieux. Dans un premier temps, le réalisateur avait songé à Bob Hope et ­Danny Kaye, trop âgés pour les rôles. Il avait même été question de Sinatra, mais on renonça très vite à demander au crooner de se peinturlurer de rouge à lèvres.

Bizarre, attendrissante, imprévisible

bookcurtisMarilyn fait des caprices. Elle est accompagnée de la redoutable Paula Strasberg, que l'équipe surnomme «The Bat» (la chauve-souris) et qui ne se déplace jamais sans son parapluie. Dans sa loge, l'actrice lit Rilke et Walt Whitman. Son thermos ne contient certainement pas de café. Elle grossit, n'a pas prévenu qu'elle était enceinte. À l'Hotel del Coronado, elle passe une nuit avec Curtis, qui est marié à Janet Leigh et bientôt papa. Elle s'empresse de raconter l'aventure à l'ombrageux Arthur Miller qui n'avait pas besoin de ça pour tirer une tête de six pieds de long. La situation ne s'arrange pas quand elle persuade Tony Curtis que l'enfant est de lui. Une fausse couche, une de plus, interrompra les rumeurs.

Curtis décrit de l'intérieur l'usine à rêves qu'était le Hollywood de 1958. Les ego se percutent. Les apparitions à l'écran sont mesurées à la seconde près. Il n'y en a que pour Marilyn. Wilder commence à ne plus pouvoir la supporter. Elle est bizarre, attendrissante, imprévisible. Son égoïsme est sans bornes.

Certains jours, Curtis se retient de l'étrangler. Durant une scène de baiser, elle l'embrasse pour de bon et il a du mal à cacher une émotion très mascu­line. Après la prise, quelqu'un lui dit:«Hé Tony ! Ça fait quoi d'embrasser Marilyn?» Réponse : «Tu crois que c'est comment, mec ? Comme d'embrasser Hitler ?» Heureusement qu'il s'entend bien avec Jack Lemmon à qui Marilyn chipe la robe qui lui était destinée. Elle tente de masquer ses formes qui s'arrondissent, tout en dévoilant sa poitrine en douce dès que la caméra ronronne. Elle n'est jamais contente de sa prestation.

Avant chaque séquence, elle se tord les doigts, secoue ses mains, lance à Paula Strasberg des regards inquiets. Curtis, brave gars néanmoins, n'en peut plus. «L'idée de se remémorer la fois où votre sœur vous a piqué votre sandwich au beurre de cacahuète pour jouer la colère, c'est de la connerie.» N'empêche, Monroe attrape formidablement la lumière. Wilder est obligé d'en convenir, malgré toutes les journées perdues (« Pour la faire jouer, c'était comme arracher une dent»). Compensation:«J'ai eu le temps de lire Guerre et Paix, Les Misérables et même Hawaï, de James Michener.»

Curtis brosse le portrait d'une femme, d'un milieu, d'une époque. La femme est à la dérive. Le milieu allie cynisme et talent, coups de gueule et embrassades. L'époque ne reviendra plus. Curtis imite l'accent de Cary Grant, a des soucis avec son épouse, ne soupçonne pas qu'il va entrer dans la légende. À la sortie du film, le public rit tellement qu'on n'entend pas la moitié des dialogues. «Je serai peut-être le premier à mettre des sous-titres anglais dans un film en ­anglais», suggère Billy Wilder, ravi.

“Certains l'aiment chaud” et Marilyn, de Tony Curtis. Le Serpent à plumes, 316 pages, 23 euros. En librairie jeudi.